Une fille un brin lunaire se découvre de nouveaux horaires. Se faisant, elle se rend compte avec amusement que toute une frange de la population de son quartier lui était jusqu’ici inconnue. Parmi elle, un homme aux yeux d’un bleu qui retourne les sangs prend chaque matin le bus à son arrêt. Elle est si souvent absorbée par ses pensées qu’elle ne le voit pas tout de suite mais il se penche souvent pour capter son regard. Un jour, il lui sourit. Il semble l’attendre. Peu importe qu’elle soit à l’heure ou en retard, l’homme n’est jamais bien loin de l’arrêt de bus. Elle qui écrit tant d’histoires dans sa petite tête se dit un matin qu’il est peut-être celui avec lequel vivre une de ses histoires.

Elle le regarde à son tour, loupe un bus quand elle ne le voit pas, court comme une dératée quand, au contraire, elle le voit s’approcher d’un bus dans lequel elle n’est pas… Heureusement, chaque fois qu’il ne la trouve pas dedans, il l’attend lui aussi. Parlent-ils ? Non. Ils se contentent d’échanger de longs regards qui embrasent jusqu’à la racine même des cheveux. Cela dure des semaines, des semaines durant lesquelles la jeune femme s’invente plus d’histoires qu’elle n’en a jamais écrit dans son cerveau en ébullition. Parfois, il parle avec d’autres usagers. Tout comme elle. Chacun tend l’oreille dans l’espoir qu’un des mots que l’autre distille lui est en fait adressé. Un matin, elle ne tient plus. Elle qui n’a encore jamais trop vécu se décide à aller vers lui et lui dire qu’elle a pensé à leur dernière conversation. Il lui sourit d’un sourire entendu même si jamais jusque là ils n’avaient discuté ensemble.

Ses regards deviennent de plus en plus appuyés, ses sourires de plus en plus larges. Voici qu’il se met à la retrouver sur la même ligne le soir, à la sortie du travail. Commence alors une drôle de chorégraphie durant laquelle le premier monté cherche une place stratégique qui lui permettra d’approcher l’autre quand celui-ci montera. Leurs bras commencent à se frôler. Ils échangent des bonjours et des au revoir sans jamais aller plus loin. La jeune fille est heureuse. Il semble si épris d’elle qu’il l’attend maintenant chaque jour matin et soir et cette douce complicité routinière lui confère une hardiesse nouvelle. Elle se fait jolie, sourit à la vie, soutient ses regards sans plus rougir car elle sait, c’est évident, que cet homme lui est destiné.

Elle ose une phrase, puis deux, se surprend de la simplicité avec laquelle elle l’aborde. Il est musicien. Elle est aux anges. Il lui propose de lui faire découvrir sa musique en rougissant. Elle lui offre un de ses poèmes en tremblant. Il est touché. Elle est transportée. Désormais, il l’embrasse sur les deux joues à l’aller comme au retour. Chaque jour, ses baisers se rapprochent un peu plus des lèvres de la jeune fille. Par un matin pluvieux, il lui demande son prénom. Elle lui demande où il descend. Le lendemain, elle oublie son travail et lui propose de boire un café. Il acquiesce.

Elle découvre alors que ces yeux bleus sont agités par une envie de vivre qui fait écho à la sienne. C’est tout naturellement qu’elle lui donne son numéro de téléphone et que, le lendemain, il l’appelle. Ils conviennent d’un dîner. Liés par les ondes, elle ne court plus pour prendre le bus. Elle sait qu’il l’a dans la peau et qu’elle va bientôt se frotter à la sienne. A cette idée, elle prend un long bain le lendemain.

Le dîner est délicieux, autant pour l’ambiance que le menu. La complicité des semaines passées jaillit entre les assiettes. Ils sourient, rient de façon complice. Ils se découvrent tant de points communs que l’homme lui propose d’aller à un concert puis au musée. Ils se promettent de tant s’offrir que le coeur de la jeune fille finit par en avoir le tournis. Elle chancelle dans ses bras au moment des au revoir. Il la rattrape et lui plante un doux baiser en lui murmurant dans le creux de l’oreille qu’il adorerait la revoir. Leurs mains se frôlent sur la poignée de la porte. Enivrée par leur première soirée ensemble, elle se couche les paupières lourdes mais le coeur léger. Une petite sonnerie la réveille bientôt. C’est celle de son téléphone, annonçant le plus poétique des textos. L’homme aux yeux bleus a la douceur du marchand de sable.

Le lendemain, elle lui écrit et lui propose une sortie. L’homme ne répond pas. Elle insiste et se fend de 3 ou 4 textos avant de se décider à l’appeler le surlendemain. L’homme n’est pas très content de cet appel. Non, il ne sortira pas avec elle car son coeur est déjà pris. Il a remarqué qu’elle avait de l’intérêt pour lui mais n’a qu’une relation amicale à lui proposer.

Elle ne fera pas de scandale mais, plutôt que d’inventer des histoires le matin sur le chemin, elle va repasser en boucle dans sa tête les regards, les attentes et les promesses de ces dernières semaines en se demandant quand elle a rêvé son histoire avec l’homme aux yeux bleus.

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